Les métiers d'autrefois

CARTIER

Venues d’Orient, introduites au XIVème siècle en France, les cartes jouent d’emblée les grandes coquettes parmi les divertissements, toutes classes confondues. Un atout pour les finances nationales mais pas toujours une réussite pour le cartier, artisan modeste et surveillé sur chaque point…

Dame de coeur : la carte fait son entrée
Qui ne s’est demandé d’où venaient les cartes à jouer ? La question de l’origine des cartes a de fait longtemps intrigué et les hypothèses ont foisonné. Les fables habituelles font intervenir Marco Polo, les Croisés, la Cabbale ou les bohémiens... Une autre légende veut que les cartes aient été introduites en France pour divertir le roi Charles VI de sa folie. Le jeu du roi, composé de véritables miniatures vénitiennes, n’est pourtant pas une innovation. De fait, on trouve déjà des cartes, alors peintes à la main, en Chine dès la fin du Xème siècle, avec l’apparition du papier, puis au XIIIème siècle chez les Mamelouks. Introduites dans les milieux princiers d’Europe à la fin du XIVème siècle, les cartes se répandent comme une traînée de poudre dans toute la France et connaissent rapidement un succès populaire.
Coïncidence heureuse, la gravure sur bois fait son apparition à cette même époque. Appliquée au papier, elle rend possible la multiplication mécanique des images. Au début, les tailleurs d’images produisent aussi bien images religieuses que cartes à jouer. Puis les métiers se spécialisent et l’on voit apparaître les "tailleurs de moules de cartes", spécialisés dans l’impression de cartes à jouer. À côté de ces techniciens de la gravure, naissent les imprimeurs de cartes à jouer, ou cartiers. Charles VII érige le métier de cartier et papetier en confrérie en 1461 et les corporations s’organisent au cours du XVIème siècle.
Dans les débuts, les figures varient. Le jeu est fixé définitivement dans sa forme à quatre couleurs dès le début du XVIème siècle et la succession des figures et des cartes numérales est établie vers 1650. Les cartiers ont souvent l’habitude d’indiquer sur les cartes le nom des personnages. Par exemple, pour le trèfle, on trouve, Alexandre, Argine et Lancelot du Lac.

La France, le grenier à cartes de l’Europe
La situation centrale géographique de la France, l’abondance et la qualité de son papier, sa démographie en pleine reconstitution expliquent certainement l’essor spectaculaire de la production de cartes à jouer en France. Des innovations graphiques permettent également de limiter l’utilisation de bois gravés aux seules figures, ou têtes. Les points, des symboles stylisés en aplats noirs et rouges, peuvent être réalisés d’un seul coup au pochoir. Cette simplification des tâches entraîne une réduction notable des coûts et permet aux cartiers français d’imposer leur production à l’ensemble de l’Europe au cours des XVIème et XVIIème siècles. Les deux cités marchandes de Rouen et Lyon jouent un rôle déterminant.

Bonne pioche pour les finances publiques
Pour ménager l’intérêt des joueurs tout en sauvegardant le leur, dès la fin du XVIème siècle, les monarques vont introduire des taxes sur les cartes à jouer. Au milieu du XVIIème siècle, l’imposition, source de multiples contrôles, dispenses et procédures, rapporte 1 300 000 livres à la Régie générale des Aides. L’impôt est appliqué par intermittence, puis suspendu lors de la Révolution. Cette manne ne peut laisser insensible des finances publiques à court d’argent et l’impôt est réintroduit dès 1798. Il perdurera jusqu’en 1945 !

Extrait du chapitre concerné, dans l’ouvrage Les métiers d’autrefois, de Marie-Odile Mergnac, Claire Lanaspre, Baptiste Bertrand et Max Déjean, Archives et Culture.